Du soleil à l'ombre

ou

Les "trois Gréces'' de Souliotis

 

Je ne suis jamais allé en Grèce.

 

J’avais de ce pays tant raconté des images forcément naïves simples comme une colonne dorique.

Ma vision de la Grèce allait changer avec l’arrivée de Dimitri Souliotis à l’atelier de gravure. Le premier contant, une voix douce, presque trop douce, maîtrisée. Je pris connaissance de ses oeuvres; Je commençais par les carnets, remplis de graffitis, de collages, de coloriages, précieuses petites notations, apparemment sans importance. Ils m’évoquaient quelques livres sacrés, sortis de l’armoire d’un pope, usés et comme imprégnés de l’odeur de parfums d’église.

 

Ensuite, il me présenta ses toiles, sortes de fresques peuplées d’êtres humains presque nus, entassés dans des bateaux voguant sur une mer camaïeu ou perdus dans des lieux non indentifiables en proie à la tempête ou à la solitude, en quête d’on ne sait quel rivage, fondus dans une grisaille semblable aux peintures rongées par le temps. Le tout ponctué de traces nerveuses et énigmatiques.

 

Dimitri commença enfin à l’atelier une série de grands bois gravés destinés à l’imprimerie; la Grèce nostalgique devint alors sombre, brutale, désespérée.

 

La violence du noir repoussant l’éclat du blanc, Souliotis allait sans complaisance, contant l’ampleur du drame, de son drame! Membres implorants, animaux disloqués pour un massacre, sexes masculins bandant vers des squelettes supposés féminins. Quelques échancrures laissaient apparaître des paysages sans espoir; Dimitri était là, libre de dire qu’il commençait à mourir en naissant et à vivre en mourant.

 

A ce moment, j'ai su que je verrais la Grèce autrement, la Grèce de Souliotis.

 

Jean Clerté, 1996

 

Professeur (à l' Ecole Nationale des Arts Décoratifs, Paris) ENSAD